Spoiler n’est pas Spolier

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Si vous passez pas mal de temps à parcourir les blogs et Twitter, vous avez forcément déjà lu « spoiler alert » quelque part, sinon vous le découvrez l’instant et j’espère alors que vous garderez un bon souvenir de la lecture de cet article. Pour faire court avec le sens du mot spoiler, c’est un dérivé du verbe to spoil en anglais et il est utilisé pour décrire un document ou article qui dévoile la fin d’une oeuvre ou son intrigue. En gros le spoiler vient gâcher le plaisir d’un futur lecteur ou spectateur de d’ouvrir l’épilogue d’un livre ou d’un film. Effectivement, de prime abord, tout le monde condamne le spoiling, mais pourquoi en fait ?

Pour commencer, je vais tout d’abord spoiler mon propre article. On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Voici donc la fin de ce que vous venez de commencer à lire : « (…) un film, c’est comme une bonne blague, si la chute est importante, le talent de celui qui la raconte l’est encore plus. Malheureusement on oublie souvent cela. » Vous pouvez donc arrêter la lecture dès maintenant… mais vous pouvez également persévérer et ainsi comprendre comment j’en suis arrivé à cette conclusion. Je précise que je ne suis pas un adepte du spoiling mais que c’est la radicalité des anti-spoilers qui m’a poussé à écrire ce petit billet.

« Non ! Ne me raconte pas la fin ! » On a tous été confronté cet ordre alors qu’on s’enflammait raconter un film que l’on avait adoré ou pas. Le spoiler est devenu un ennemi : sur la toile, celui qui spoile est considéré comme mesquin dans le meilleur des cas, voire banni dans le pire des cas. Il m’est personnellement arrivé de raconter une fausse fin, justement pour ne pas spoiler, une personne qui ne voulait pas qu’on spoile un film (sans doute sans grand intérêt puisque je ne me souviens même pas du titre dudit film), pensant que ça pourrait être drôle… et bien ça ne l’a pas du tout fait rire ! Moi si, et c’est bien l’essentiel, même si j’ai reçu un message peu sympathique en retour.

Décidément ma mémoire me fait défaut, mais je me souviens au moins des propos d’un acteur qui déclarait qu’il lisait toujours la dernière page d’un livre avant de le commencer. Je crois qu’il invoquait comme argument le fait de ne jamais pouvoir le terminer mais d’en connaître quand même la fin. Après tout, personne ne sait ce qui peut se passer entre le moment où l’on commence un livre et celui où on le finit. C’est vrai que c’est toujours ça que les boschs n’auront pas !

Evidemment, on peut exclure les films historiques ou biopics… on connait souvent la fin, enfin le sort des personnages l’avance. C’est même ce qui avait poussé certains critiques à prétendre que Titanic de James Cameron serait un flop commercial total. Il était évident que les spectateurs ne se presseraient pas au cinéma pour voir un bateau dont on savait l’avance qu’il allait couler. Résultat : plus gros succès commercial de tous les temps, rafle aux Oscars, bande-originale vendue des millions d’exemplaires et une véritable Titanic Mania. Et oui, le succès d’un film ne s’explique pas que par son intrigue. Et voici d’autres preuves avec les adaptations de roman ou les remakes. Quel serait l’intérêt à les produire alors ? L’intérêt c’est la manière dont on raconte l’histoire, la manière dont un réalisateur dirige son film par exemple. Pourtant on sacralise toujours l’anti-spoiling comme si le dévoilement d’un dénouement était une chose plus important que tout le reste.

Chacun d’entre nous, individuellement, ne prend-t-il pas un malin plaisir revoir ses films fétiches ? Bien que nous en connaissons la fin, il nous arrive nous tous (arrêtez-moi si je me trompe) de revisionner certaines oeuvres, de relire certains livres ! Pourquoi ? Pour le plaisir que la narration nous donne, parce qu’on leur trouve quelque chose de magique, parce que ces oeuvres nous procurent des émotions que d’autres ne peuvent nous procurer. Et finalement, le fait de ne pas focaliser sur une fin que l’on connait déjà nous permet de voir d’autres détails qui nous auraient échappés les premières fois. Parfois, la réaction est même de se dire à la sortie d’un film qu’il faudrait le voir une deuxième fois.

Allez je vais bien trouver un exemple pour prouver que le spoiling c’est mal, comme la drogue et la guerre. L’actualité déboule enfin à mon secours avec cette nouvelle toute récente venue d’Angleterre : la page Wikipédia (celle en langue anglaise, pas celle en français) consacrée à la pièce d’Agatha Christie « The Mousetrap » (la souricière) fait scandale. En effet, une mise à jour de l’article de la célèbre encyclopédie en ligne permet de deviner (sans pourtant le dire) le nom de l’assassin. Il se trouve que cette pièce n’est jouée que dans un seul théâtre de Londres depuis plus de trente ans et que consigne est donnée aux spectateurs de ne pas en dévoiler la fin. Effectivement la démarche de communiquer cette information n’est pas très fairplay, pour utiliser un mot de la langue de Shakespeare, mais doit-on vraiment s’en offusquer ? Il faut s’attendre lorsque l’on cherche une information sur une oeuvre à en découvrir le dénouement. Après tout, à la lecture d’un livret d’opéra, pourtant fortement recommandée avant d’assister à pareil spectacle, on apprend bien qui va mourir, qui va tomber amoureux de qui, etc…

J’ai souvent eu l’occasion d’assister au dévoilement d’une, ou partie, de l’intrigue d’un film ou d’un livre en regardant ou lisant des interviews d’acteurs ou d’auteurs. Il arrive en effet que les journalistes vendent la mèche (en tout cas ceux qui ont vu le film ou lu le livre). C’est d’ailleurs assez amusant de les entendre formuler un prudent : « on ne va pas dévoiler l’intrigue mais voilà ce qui se passe… » Et pourtant, on n’affiche pas un « spoiler alert » rouge clignotant en plein milieu de l’écran. Je ne parlerai pas de certaines bandes-annonces qui résument déjà le film à l’avance. C’est au spectateur d’être en capacité de se vider la tête, de faire abstraction de ce qu’il a pu lire ou entendre sur une oeuvre lorsqu’il se plonge dans celle-ci. Mais ce qui se passe dans le journalisme ne se passe pas sur internet et un spoiling 2.0 même accidentel reste un crime de lèse-majesté aux yeux des internautes.

« Mais enfin, vous savez bien que c’est le héros qui gagne à la fin ! » On vous a fait bouffer du Disney depuis votre plus jeune âge pour faire comprendre que l’humanité fonctionne ainsi : à la fin, c’est le bien qui triomphe sur le mal. Certes toutes les oeuvres ne sont pas construites sur ce mode, encore heureux, mais alors que dire d’une fin comme, prenons un exemple récent, celle d’Inception dont chacun peut se faire sa propre opinion… La toupie tourne et le film se termine. Tombera-t-elle ou pas ? Tout le monde peut avoir son idée sur la question et même penser, comme moi, que cela n’a pas d’importance car tout le film pourrait n’être qu’un rêve. Oui je viens de spoiler la fin mais je dois bien vous donner des exemples, non ?

D’un point de vue artistique, c’est un triste constat de voir que le seul petit frisson d’une intrigue souvent courue d’avance puisse être le seul piment que les gens peuvent mettre dans leurs vies. D’autant plus que le cinéma est encore d’une manière générale bien plus subtile que le manichéisme auquel on veut l’accoler… à l’exception faite des blockbusters Américains qui, à vrai dire, utilisent tellement souvent les mêmes recettes que leurs fins en deviennent prévisibles et méritent finalement le spoiling. Je suis d’accord pour dire que le spoiler n’est pas très intéressant en soi, mais je regrette surtout que l’anti-spoiling soit quasiment devenue une règle sur internet car pour un film, c’est comme une bonne blague, si la chute est importante, le talent de celui qui la raconte l’est encore plus. Malheureusement on oublie souvent cela.

Pour le plaisir, une vidéo qui raconte la fin de 100 films en 5 minutes :

Visuels « Spoiler Alert » extraits de JasonEppink.com

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