Biutiful

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Mon dernier souvenir cinématographique de Javier Bardem est celui d’un artiste peintre séduisant au train de vie aisé dans les hauteurs de Barcelone. Homme à femmes des beaux quartiers de la cité Catalane, ce Javier Bardem c’est celui du Vicky Christina Barcelona de Woody Allen.

Même époque mais autre ambiance, je retrouve l’acteur espagnol dans le dernier film du mexicain Alejandro González Inárritu pour un rôle diamétralement opposé. Son personnage c’est celui d’Uxbal, un de ceux qui traînent dehors, une de ces gueule pas rassurante que l’on peut croiser dans d’étroites rues coupe-gorges.

Biutiful pourrait se résumer à : Javier Bardem marche dans la rue, Javier Bardem fait pipi, Javier Bardem fait à manger à ses enfants, Javier Bardem détache ses cheveux, Javier Bardem fraude dans le métro, Javier Bardem passe des examens médicaux… oui c’est un peu ce qui ressort des 20 premières minutes du film. L’acteur espagnol est de presque tous les plans mais cette omniprésence captive plus qu’elle n’étouffe, plus qu’elle ne lasse. Pourtant, cet Uxbal n’est rien d’autre qu’un miséreux loser.

Uxbal vit de petites magouilles et de trafics. Rien de très légal mais le bonhomme qui s’est construit dans la rue s’évertue à toujours faire régner la loyauté dans ses échanges. Il vend aussi ses services à des familles endeuillées car il a le pouvoir de communiquer avec les défunts. Séparé de sa femme, prostituée par intermittence, Uxbal s’occupe tant bien que mal de leurs deux enfants. Une pauvre vie qui va prendre un tournant dramatique quand il va apprendre qu’il est atteint d’un cancer de la prostate. Ce dernier dépisté trop tardivement va lui être fatal, Uxbal n’a plus que quelques mois à vivre… S’en suit une course effrénée vers la vie et surtout vers la mort, une quête de la paternité et de la transmission.

Nous sommes dans les bas-fonds de Barcelone, dans les arrières boutiques des plus glauques échoppes du Raval, on voit l’envers du décor de Carrer d’en Robador. On suit les ouvriers asiatiques, les vendeurs africains à la sauvette. On visite les ateliers clandestins du côté de Badalone, le tout sous l’oeil complice, ou non, d’une police corrompue. On vit dans les appartements miteux, loin des beaux hôtels design et luxueux, loin des spots touristiques qui font le succès de la ville. Voici le théâtre désespéré dans lequel Uxbal va vivre sa lente agonie.

C’est tout en subtilité que l’on accompagne Uxbal dans ce qui pourrait être une descente aux enfers. Le personnage ne tombe pas dans le cliché de la rédemption à tout prix, dans l’idée de faire triompher le bien et de rendre tout le monde heureux autour de lui en attendant son heure. Sans doute parce qu’il sait ce combat vain car perdu d’avance. Sa seule préoccupation est tout simplement de préparer sa mort avec modestie : une petite mort pour une petite vie. Le constat est glacial, sombre et déprimant. C’est ce qui fait la force de ce film dont on ne sort pas indemne.

Javier Bardem est hypnotique, magnétique, envoûtant. C’est un exercice de soliste qui lui est proposé avec ce rôle. Dur, parfois bourru, du catogan au mulet typiquement catalan, la chevelure poivre et sel, Javier Bardem, à la fois sage et sauvage, prend par moment l’allure d’un taureau mourant au milieu d’une corrida alors qu’il n’est qu’un tendre, un doux voyou derrière cette apparence.

Loin du rythme entêtant de la très réussie mais trompeuse bande-annonce, Biutiful surprend avec une mise en scène simple et dépouillée. Derrière cette simplicité il faut pourtant rester attentif aux seconds plans très révélateurs de symboliques et surtout aux jeux des ombres et des reflets qui jalonnent le film et dont le décalage se fait de plus en plus visible au fil des plans insinuant ainsi le lent voyage d’Uxbal vers la mort. C’est cette subtilité qui finit par rendre Biutiful captivant. Certes ce n’est pas le meilleur film de cette année, mais je me suis couché en y pensant, je me suis réveillé en y pensant encore. Biutiful est un beau film qui marque, prend aux tripes et ne laisse pas indifférent.

Biutiful, un film d’Alejandro González Inárritu avec Javier Bardem, Maricel Álvarez, Eduard Fernàndez. Sortie : 20 octobre 2010.

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