Indignez-Vous !

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Vous avez sans doute tout lu et tout entendu sur l’essai de Stéphane Hessel, tout sauf mon avis. Et oui, moi aussi on m’a offert « Indignez-vous ! ». Alors je l’ai lu. C’était l’année dernière et depuis le livre fait beaucoup parler de lui, son auteur arpente les plateaux télé et les chiffres de vente explosent. Véritable phénomène, « Indignez-vous ! » s’est vendu à près d’un million d’exemplaires dans un pays dont 30% des habitants ne lisent jamais de livre. Celui-ci se lit en une vingtaine de minutes. Bien qu’édité par une petite maison d’édition, il a bénéficié de nombreux facteurs permettant son succès : son auteur, son titre et sa quatrième de couverture percutants, un format différent, 32 pages (on verra que c’est beaucoup moins), un prix de 3 euros et une sortie à l’automne – traduire par avant les fêtes. Voilà pour la petite histoire mais ça vous importe peu, je m’en doute, ce qui vous intéresse c’est mon avis sur le bouquin…

J’ai aimé ce livre et pour différentes raisons. Elles ne sont pas seulement politiques mais aussi personnelles. Je ne l’ai pas aimé pour ce qu’il m’a appris mais simplement pour ce qui y est écrit. Dans le fond, « Indignez-vous ! » ne s’adresse pas véritablement à moi, je suis déjà convaincu par les idées que Stéphane Hessel défend dans son livre. S’il semble que ce soit une déception pour beaucoup de gens de gauche, moi aussi je suis resté sur ma faim, il faut le prendre pour ce qu’il est. Si vous ne l’avez pas lu, je vous en fais un petit résumé rapide :

Stéphane Hessel, 93 ans, appelle les gens à s’indigner… à ne pas se résigner, à ne pas accepter les inégalités de notre société. En gros, les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres et l’économie a pris le pouvoir sur la politique. Il rappelle son engagement dans la Résistance et fait le parallèle entre son indignation d’alors et celle qui devrait être la notre aujourd’hui. Stéphane Hessel insiste aussi sur l’indifférence qu’il décrit comme la pire attitude. Quelques références philosophiques (Sartre et Hegel) viennent étayer son propos. Puis le livre nous fait les louanges du pacifisme et de la non violence dans l’indignation. C’est sans doute son point faible.

Je ne vais pas revenir sur tous les points de cet ouvrage. Ce qui m’a plu c’est de retrouver un discours politique qui cherche à ré-introduire des notions philosophiques, des valeurs dans notre société. Car oui, la société telle qu’elle s’organise aujourd’hui ne doit pas que se fier qu’aux chiffres du gouvernement, qu’aux fluctuations du CAC 40, mais s’interroger sur sa morale, sa vision d’elle même, du monde, sur l’humanité tout simplement. À évoquer les 35 heures dans le débat public, on en oublie de parler du travail, de son sens, sa finalité, on oublie de l’aborder comme une contrainte pour les uns, comme un levier de progrès pour les autres, etc… je ne vais pas m’étendre sur cet exemple (je ne suis pas spécialiste). Je constate simplement qu’on est dans une approche microéconomique, que l’on manque de hauteur, de projets, de perspectives, que les politiques abordent, encore au 21ème siècle, le travail comme des industriels et non comme des hommes. J’ai pris l’exemple du travail pour faire écho à un débat récent, Stéphane Hessel se réfère pour sa part aux traitements infligés aux immigrés par le gouvernement français.

Un autre point essentiel du livre de Stéphane Hessel concerne l’héritage (une forme d’identité nationale ?) de la Résistance. L’organisation de la société française, notamment la solidarité de notre système de soin, s’est construite grâce au Conseil National de la Résistance – et surtout pas grâce au seul Général De Gaulle, j’en profite pour le préciser. Les témoins vivants de cette époque se font de plus en plus rares, Stéphane Hessel en est un et c’est sans doute ce qui l’a motivé à écrire. Je parlais de raisons personnelles, c’est le moment de les exposer. Pour commencer je vous invite à lire cette plaque commémorative située à Annecy, au 29 de la rue Jean-Jacques Rousseau :

Jean-Marie et Flora Saulnier étaient le frère et la belle-soeur de mon grand-père paternel (lui aussi déporté). Alors que Jean-Marie est mort quand j’étais encore jeune enfant, je me souviens des visites de vacances dans le pavillon de Flora près de Thonon-les-Bains. Je me souviens surtout de son discours récurrent sur la deuxième guerre mondiale. Elle n’en tirait pas de bénéfice personnel, ne cherchait pas à se présenter comme une héroïne de la résistance. Sa seule volonté était de transmettre son histoire, de témoigner de l’horreur de cette période. Pour elle, c’était même la base du combat contre les extrêmes – inutile de préciser qu’elle vouait une profonde haine du Front National. Elle faisait le tour des écoles de la région pour parler aux enfants et leur raconter la déportation. Disparue au début des années 90, il ne me reste d’elle plus que mes souvenirs, quelques paragraphes dans des livres (ceux de Michel Germain par exemple) et cette plaque.

« Indignez-vous ! » a donc été pour moi l’écho de tous ces souvenirs et de cette femme. Peut-être que mon histoire personnelle et familiale a contribué à mieux cerner la dimension émotionnelle de ce livre ? J’ai revu Flora vivre, vu en elle une incarnation de la démarche de Stéphane Hessel, cette volonté de témoigner, de son vivant au plus grand nombre, pour que jamais l’histoire et surtout les fondements de notre société moderne ne soient oubliés. Cette projection est sans doute moins évidente pour les lecteurs qui n’ont pas ce vécu, c’est pourquoi je tenais à le partager. Revenons-en au livre.

Il y a un point qui m’interroge chez Stéphane Hessel, c’est son appel à la non violence, son apologie du pacifisme. Je suis aussi contre toute forme de violence. Prenons deux exemples d’indignations récentes. Le premier c’est l’opposition populaire à la réforme des retraites. Les millions de français dans les rues, les grèves n’auront pas suffit à faire reculer le gouvernement… ni même, et c’est sans doute pire, à ouvrir un dialogue. Certes la violence n’aurait peut-être pas arrangé les choses, la non-violence ne l’a pas fait non plus. Le deuxième exemple nous vient de la Tunisie où le soulèvement du peuple a réussi à renverser le pouvoir en place, malheureusement au prix de centaines de vies humaines. Un mouvement pacifique en aurait-il fait de même ? Je sais que les deux situations ne sont pas comparables. Néanmoins quand Stéphane Hessel évoque l’hégémonie de l’économie, son emprise sur la politique, le creusement des inégalités, comment peut-il croire que ce pouvoir serait à l’écoute de ses opposants ? La question reste en suspens.

On ne peut, aujourd’hui, évoquer « Indignez-vous ! » sans parler de l’affaire de la censure à l’ENS (Ecole Normale Supérieure). Stéphane Hessel devait participer à une conférence. Présentée par les organisateurs comme une réunion sur la liberté d’expression cette conférence a été dénoncée par le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France) jusqu’à provoquer son annulation. Pour le CRIF, cette réunion sonnait comme soutien à la campagne de boycott des produits israéliens. Pourtant la lecture du livre de Stéphane Hessel, suffit elle-même à comprendre qu’il est opposé à ce boycott. En revanche, ses prises de positions, notamment contre la politique d’Israël à l’égard des palestinniens, sont peut-être à l’origine de cette censure provoquée par le CRIF qui aurait donc plutôt agit contre la liberté d’expression… d’un juif victime de la déportation. Je vous laisse juger par vous-même l’aberration de cette situation.

Entre le succès commercial du livre et cette polémique, on en oublierait presque l’essentiel. Oui, « Indignez-vous ! » n’est pas vraiment un livre. Si on exclut la présentation et la biographie de son auteur, il fait à peine une vingtaine de pages. Pas assez abouti pour être un essai, pas assez polémique pour être un pamphlet, ce texte aurait pu n’être qu’une tribune dans un journal ou un simple article sur un blog. Oui, « Indignez-vous ! » est une compilation de bons mots et de bons sentiments et n’a absolument aucune portée sur les gens convaincus par les idées qu’il défend. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai vu beaucoup de personnes de gauche le critiquer (d’autant plus qu’ils s’agacent facilement de tout succès commercial). À quoi bon relire des idées avec lesquelles nous sommes d’accord ? N’en reste pas moins, la personnalité de son auteur, sa volonté à la fin de sa vie de donner au gens l’envie de s’indigner.

Ce livre s’adresse à ceux qui ne s’intéressent pas à la politique, ne la replacent pas dans son contexte historique, oublient qu’elle doit avant tout se fonder sur une philosophie et des valeurs. Je ne suis pas de ceux-là mais je suis heureux de voir que l’on s’adresse à eux. Et si un jour, j’ai la chance d’avoir des enfants, je leur ferai lire « Indignez-vous ! », car ce n’est pas la lettre de Guy Môquet qui suffira à leur donner une conscience politique.

« L’homme n’est vraiment lui-même que lorsqu’il s’engage », Stéphane Hessel

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4 réflexions sur “Indignez-Vous !

  1. Veriez

    je m’indigne et encore plus, je suis révolté par ce pouvoir de « l’argent » je suis en retraite et chaque jour qui passe voit mon pouvoir d’achat diminuer parce que des spéculateurs tuent l’HOMME qui travaille, ils ont oublié que ce sont les Humains qui font le monde, mettez un billet de banque ou un lingot d’or derrière un tour, ou derrière une charrue et demandez lui de tracer le sillon….à quand la Révolution?

  2. Lesmotsontunsens

    Comme tout les commentaires au sujet de ce livre de Stephane Hessel et le tien n’échappe pas à la règle, il y a un point plusqu’ important qui n’a pas été abordé. C’est celui des médias et de la relation que les médias et le monde de l’argent entretiennent. C’est d’ailleurs le point sur lequel l’essai se finit. Et, bien sur, comme on a déjà pu le remarqué les médias sont absoluement dénués de toute auto-critique. Mais c’est véritablement la base de tout système démocratique que d’avoir une population éduquée, ce qui a été le leitmotiv des opportunistes, et aussi bien sur informée ( ce qui pourrait considéré comme l’éducation de la population adulte). Bref sans média indépendant du pouvoir politique lui même en pleine collusion avec le monde des affaires et de la finance, aucune possibilité réelle de démocratie. C’est pourquoi il est plus que nécessaire de créer un mass média qui se sépare du mode de pensée dominant et qui permettrait une lecture réelle et beaucoup plus objective que tout ce qu’il existe actuellement pour comprendre le monde dans lequel le peuple évolue. Avis au donc au milliardaire près a trahir sa classe pour investir dans un média politique et indépendant!

    PS: Tout comme les mass médias et la pluapart des politiques, tu propose dans ton texte un amalgame bien persistant celui de confondre israëliens et juif. Bien qu’Israël se considère comme un état juif, tout les israëliens ne seont pas juifs et tout les juifs ne sont pas israëliens; donc impossible de les considérer comme telle…

  3. en ce qui concerne les médias, je n’ai pas trouvé que ça ressortait particulièrement de son livre. chacun interprète selon sa sensibilité mais je rejoins ton opinion.

    pour ton ps, je ne vois pas en quoi mon article reprend cet amalgame ? j’écris juif quand il faut écrire juif (la religion) et israel quand il s’agit d’israel (le pays). merci pour ta mise en garde mais je dissocie bien les deux.

  4. Bravo pour ce blog, j’aime beaucoup le ton et je trouve que les critiques y sont totalement justifiées, comment ne pas s’indigner justement, faut il tout avaler sans dire que le goût est mauvais ? et bien non justement et vous le faites très bien !
    Chapeau l’artiste

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