Radiohead – The King of Limbs

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Le dernier album de Radiohead « The King of Limbs » est sorti depuis quelques jours. Fan de la première heure et aujourd’hui plus distant, je prends toujours autant de plaisir à suivre ce groupe. Je n’avais pas l’intention d’en parler sur mon blog, d’ailleurs je parle rarement de musique, mais l’effervescence médiatique et quelques articles maladroits m’ont donné l’envie d’ouvrir (ou d’élever) un peu le débat, à mon humble niveau.

Tout d’abord, revenons sur la surprise… et quelle surprise ! Radiohead sonne comme du Radiohead. Là où tous pourtant échouent à garder leur veine originelle (U2 et Coldplay en tête), il est aujourd’hui reproché au quintet d’Oxford de faire ce qu’il sait faire de mieux : un son qui lui est propre et qu’aucun groupe ne parvient à reproduire (sauf peut être accidentellement). En bref, le groupe est en pleine maîtrise de lui-même et de son identité musicale. Cela donne des chansons qui semblent tout aussi prévisibles qu’inimitables. Finalement, c’est sans doute cela qui déroute critiques et journalistes musicaux. Radiohead reste un groupe insaisissable… et pas seulement musicalement.

Les artistes de cet acabit sont peu nombreux… à tel point que les exemples me manquent. Néanmoins je ne peux m’empêcher de penser à Björk et Portishead. Ce n’est sans doute pas un hasard s’ils sont toujours là après avoir émergé dans les années 90, comme Radiohead. Être unique a donc son propre défaut : celui de ne pas se conformer à des modes ou courants, celui de ne pas pouvoir être comparés à d’autres artistes. C’est sans doute ce qu’il y a de troublant dans l’écoute d’un nouvel album de Radiohead. Lorsqu’ils n’étaient pas encore arrivés à maturité, ils époustouflaient tout le monde car chaque nouvel album apportait son lot de surprises et permettait cette comparaison avec leurs exercices précédents. Depuis Amnesiac, leur musique semble ronronner, tourner en rond car elle ne progresse plus en apparence.

La bande de Thom Yorke a le luxe de pouvoir faire ce qu’elle veut, quand elle le veut. Et ça a le don d’agacer beaucoup de gens. Hors de tout système et de contraintes artistiques et commerciales, ce ne sont pas eux, ni même une quelconque stratégie, qui créent le buzz mais les fans et les médias. Revenons sur ces derniers, sans doute frustrés de ne recevoir ni previews, ni dossiers de presse, ils découvrent désormais, depuis « In Rainbows », chaque album de Radiohead en même temps que le public. Un pied-de-nez qui n’a rien pour plaire, la fin des privilèges. Le travail des critiques en devient presque inutile, et les chroniqueurs peuvent conseiller ou déconseiller l’album autant qu’ils le souhaitent, ils sont hors du circuit. Le public accède à l’oeuvre comme il l’entend… et surtout il y accède directement par l’artiste et non par le filtre d’une industrie musicale dont les rouages mercantiles biaisent trop souvent la donne : maisons de disque, promo, relations presse, plateaux télé et tournée. Radiohead est devenu trop gros pour être contrôlé et décide seul de ce qu’il fait, de ce qu’il souhaite offrir à son public et de la manière dont il va s’y prendre. Ceux qui aiment n’ont qu’à le prendre. Les autres n’ont qu’à se taire. L’avis d’un journaliste sur Radiohead aujourd’hui n’a pas plus de poids que l’avis de n’importe qui. C’est sans doute dur à admettre pour les intéressés.

En allant plus loin, je vais jusqu’à penser qu’il n’y aurait plus aucun intérêt médiatique à publier un avis sur « The King of Limbs », chacun ayant le pouvoir de se faire le sien. L’autre difficulté pour la presse étant qu’elle ne peut pas ne pas en parler. Cela n’empêche pas de dire que l’on aime ou que l’on n’aime pas ce nouvel album, ça perd juste de son intérêt, frustrant n’est-ce pas ? Je l’écris quand même : j’ai aimé « The King of Limbs », mais surtout, après tout ce que je viens d’expliquer, j’aime surtout l’aimer. Radiohead a gagné son bras de fer. Oui, chaque nouvel album du groupe est toujours un événement mais c’est un événement pour le public et non pour les médias, relayés au simple rang d’informateurs de la date de sortie des albums. C’est tout ce que j’attends de vous, votre avis m’est absolument inutile… et pour cause : le plus important c’est le mien. Radiohead l’a compris. Un jour, vous le comprendrez vous aussi.

Alors que reste-t-il aux critiques ? Réfléchir. Réfléchir pour comprendre l’album qui vient d’être livré par Radiohead. L’exercice est plus difficile car il nécessite d’émettre des hypothèses, des projections, de spéculer à bon escient, parfois de se remettre en cause, d’être en capacité de se positionner, non pas comme un journaliste mais comme n’importe quel amateur de musique. C’est un effort que certains savent faire et osent publier : ce que le NME a su faire dans cet article. C’est un effort que d’autres refusent de faire, pétris dans leurs certitudes et leur fainéantise intellectuelle, routinière, sclérosée par ces privilèges décrits quelques lignes plus haut. Le tri n’en est que plus facile à faire et Radiohead est bien au-dessus de tout ça.

11 réflexions sur “Radiohead – The King of Limbs

  1. Franchement ton article est d’une rare intelligence et ça fait plaisir de lire un avis aussi carré et argumenté. Tu as complètement raison, je pense que Radiohead, une fois deux singles à royalties en poche, pouvait se permettre tout et n’importe quoi et ce n’importe quoi est très intéressant. Peut-on être un groupe international, le plus cher du monde en live et être totalement indépendant ? Radiohead prouve que l’indépendance se réfléchit et doit avoir une stratégie pour pouvoir régner. L’album est-il bien ? Comme chaque album, avec son style et l’ambiance qui va avec, c’est pas une critique qu’il faut c’est une écoute pour savoir si on peut l’aimer car un Radiohead ne se ressemble pas et ne suit pas à la différence de nombreux groupes aussi talentueux soit-il.
    Très bon article, merci.
    Cordialement

    Dicky le Canard

  2. Guilhem

    Effectivement, Radiohead est au dessus de toutes ces idioties mercantiles. La promo, quelle perte de temps !

    Pour parler de l’album, je suis un peu surpris parce que je croyais voir arriver un retour à des sonorotés plus pop. J’avais ressenti comme un virage avec In Rainbows. En fait non, Radiohead semble avoir définitivement oublié ses ambitions lyriques et se consacrer uniquement à l’introspection. Deux des chansons sont absolument magnifiques (ces ptits gars s’y entendent à délivrer des moments de grâce tout en entretenant la rareté), et pour les autres on connaît la chanson : Radiohead ne se laisse percer qu’après au moins une quinzaine d’écoutes.

    Album un peu court, peut-être. Vivement l’arrivée des artwork dans la boîte aux lettres.

  3. « Le groupe est en pleine maîtrise de lui-même et de son identité musicale. »
    MAIS OUI VOILA C’EST CA.
    Tu mets des mots sur ce que je n’arrivais pas à expliquer. J’ai eu du mal à comprendre si j’aimais ou pas The King of Limbs à la première et la deuxième écoute. Maintenant, après la lecture de ton article, je sais.

    Merci !

  4. Sylvain

    Merci pour ce post intelligent et bien écrit, et bien pesé, bien pensé.
    Tout d’abord, je suis Radiohead depuis ma claque en 1997 avec OK Computer, je suis devenu fan d’un groupe aux personnalités attachantes et surtout un leader qui s’amuse maintenant de tout système. Il est malin, Thom Yorke. La machine a failli le broyer pendant la tournée OK Computer mais il a su s’en tirer. D’ailleurs, on voit sur Meeting people is easy un Thom Yorke autiste par moment, excédé lorsqu’il interprète Creep.

    Ce sont tous des musiciens qui écoutent de la musique, ils ne se gênent pour nous le faire partager via leur site web et les webcasts.

    A la première écoute, je me suis dit bof comme pour In rainbows et seulement 8 titres pour le 8ème LP. ( C’est peut-être une ironie, ils en sont capables )
    Et puis là je suis sous le charme, ils m’ont encore eu, c’est un très bon album, ils ne tombent pas dans la routine.
    Le piano en boucle au début de bloom me fait penser au piano de début de MK1 comme si on reprenait là où on s’était arrêté pour partir quelques secondes plus tard sur un autre chemin.
    Et la fin, dernière chanson où Thom Yorke semble nous narguer ^^ en disant  » If you think it’s over then you’re wrong » ( et si il y avait une suite et qu’il s’amuse avec son public )

    C’est un groupe qui a et a eu toujours une longueur d’avance sur internet ( je pense à l’époque de Kid A et cette interaction sur leur site avec les fans, les webcasts ). Je pense aussi au live de Berlin le 4 juillet 2000 avant la sortie de Kid A, mixé par Godrich que le groupe a mis sur le web.
    Je pense à mon t-shirt acheté en 2000 L’ours polaire de Kid A avec une étiquette sur le côté du t-shirt avec sur une face « Where I end  » et l’autre face  » And you begin » qui sortira 3 ans plus tard sur HTTT.
    Je pense au jigsaw sorti pour HTTT donc chaque morceau est un mot dans une boite qui ressemble à une boite de pizza et je pense au titre Jigsaw falling into place de In rainbows, image tous ces mots qui se mettent en place pour faire la pochette.
    Je pense à Nude jouée sur la tournée OK Computer et qui ressort en version studio sur In rainbows.

    Beaucoup d’emballement à la sortie de ce nouvel album sur les bolgs,d’idioties à l’image de notre époque, il faut juger tout de suite à torl’emporte-pièce, il faut du recul pour prendre la pleine dimension d’un album et chez Radiohead c’est crucial. Il m’en a fallu du temps etdes écoutes pour me rendre qu’OK Computer est un excellent album, j’ai eu du mal à rentrer du premier coup. Même si je n’aimais pas certaines chansons, j’y revenais et je ne sais pas pourquoi.

    Je ne parlerai pas d’artwork qui est génial chez eux, je l’adore, il n’y a pas que leur musique qui est soignée , il y aussi leur artwork. Le livret d’Amnesiac, la carte de HTTT … C’est un ensemble chez Radiohead.

    Et puis chaque membre a du talent son style, Johnny Greenwood avec Bodysongs, Philip Selway avec Familial ( d’ailleurs son concert à la Boule Noire était vraiment sympa, Philip Selway n’est pas simplement qu’un batteur! ), sans oublier Thom Yorke et The Eraser. Requête spécial pour les futurs lives, je veux Feeling pulled apart by horses ^^ comme à LA avec son groupe Atom for peace.

    Voilà ces petites raisons pour lesquels j’aime ce groupe à part dans le monde musical, n’en déplaise aux autres groupes pop british mis à part comme tu le dis Portishead que j’aime beaucoup.

    Et n’oublions pas que The future is for amateurs et chez les journalistes spécialisé dans la musique, il y en a un tas, n’est-ce pas les Inrocks? :)

    J’adore le clip de Lotus Flower en noir et blanc et la chorégraphie de Thom avec son magnifique chapeau melon, aucune surprise car Thom aime danser sur scène. Ce chapeau melon me renvoie aux habits classiques d’une autre artiste anglaise qui vient juste de sortir Let England shake , Let Thom shake…

  5. Patafix

    Félicitation pour ce billet bien écrit, bien pensé et surtout très humain. Tu as mis les mots sur ces pensées que je pensais être le seul à avoir… Ca fait du bien ! Juste comme ça, dans l’état d’esprit et la sonorité, je le trouve pour le moment assez proche du dernier album de Massive Attack, Heligoland.

    Bonne continuation ;)

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