L’oeil invisible

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Mars 1982, l’Argentine est dirigée par l’armée depuis 6 ans. Maria-Teresa est surveillante dans le collège de Buenos Aires qui forme les futures élites de la nation. La jeune femme impassible, le regard froid et figé, a toute la confiance du proviseur de l’établissement qui n’hésite pas à la pousser au zèle. Ce n’est que par une surveillance de tous les instants qu’il espère combattre la subversion… mais comme dans tout système de contrainte ou de soumission poussé à l’extrême, le facteur humain finit par réserver des surprises.

Ce qui frappe d’entrée dans ce troisième film de Diego Lerman c’est le décalage permanent et le jeu des contrastes. Ce collège qui semble hors du temps, tout droit sorti du 19ème siècle alors que l’action se déroule dans les années 80, la pédagogie qui s’apparente à la discipline militaire et l’ambiance scolaire qui évoque la vie ecclésiastique. L’humain paraît minuscule au milieu de ce bâtiment immense, symétrique et à l’architecture imposante où la résonance des pas vient casser le lourd silence. La réalisation très sobre extrapole d’autant plus ces impressions jusqu’à donner au spectateur le sentiment d’un huis-clos permanent et faire ressentir l’asphyxie et l’étouffement subis par cette jeunesse.

Ce portrait d’une société est aussi un magnifique portrait de femme. Maria-Teresa, magistralement interprétée par l’actrice Julieta Zylberberg est omniprésente, quasiment de tous les plans. Etonnement la caméra ne devient jamais subjective, garde toujours la distance, ne se rapprochant que dans les quelques instants où le personnage révèle un peu de son intimité. Pudique, discrète mais autoritaire dans son travail, à 23 ans, Maria-Teresa vit toujours avec sa mère et sa grand-mère et n’a jamais connu l’amour. Coupée du monde, nostalgique d’une jeunesse qu’elle ne semble pas avoir vécue, elle vit dans un enfermement permanent, le collège d’un côté et l’appartement partagé de l’autre. Entre émotions non exprimées et sentiments non assumés, la surveillante va peu à peu perdre la maîtrise de son corps, d’elle-même et dévoiler un soupçon de perversion.

Je n’ai pu m’empêcher de penser aux expériences des psychologues Américains Stanley Milgram et Philip Zimbardo en regardant ce film. L’autorité, le rôle définissant les comportements, l’exécution des ordres sont autant de questionnements qui pourraient interpeller Maria-Teresa dans son travail quotidien. Rien de cela n’est dit dans le film car tout est subtil et intériorisé, le spectateur doit s’imprégner de l’ambiance pour pénétrer la psychologie du personnage principal. De l’observation, la surveillante épie, puis espionne jusqu’à sombrer dans le voyeurisme. Les collègues masculins s’égarent dans un rapport de séduction, puis infantilisant et régressif jusqu’à basculer dans le rapport de force.

Dans cet univers muet et sans communication, colère et violence finissent par triompher. Ce qui se trame dans le microcosme de ce collège d’excellence semble être l’écho, la réplique de ce monde de la rue qui se révolte. Ces remous et prémices du changement se dessinent en filigrane et donne une force à ce film qu’il est donc indispensable de situer dans son contexte historique, quelques mois avant la chute de la dictature militaire en Argentine. C’est aussi là que se situe la limite de L’œil invisible, car hormis quelques spectateurs curieux, il lui sera peut-être difficile de trouver son public et ce serait bien dommage.

L’Oeil invisible (La mirada invisible), réalisé par Diego Lerman, avec Julieta Zylberberg et Osmar Núñez. Sortie le 11 Mai 2011.


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